 Michel Dumont dans La mort d'un commis voyageur © Pierre Desjardins |
Depuis sa fondation en 1973, la Compagnie Jean Duceppe considère la
tournée comme un élément essentiel de son activité
artistique et s'est toujours fait un point d'honneur de rayonner dans
toutes les régions du Québec et de prolonger ainsi la vie
d'un spectacle, assurant aux créateurs, aux interprètes
et aux techniciens du travail supplémentaire et, donc, des revenus
additionnels.
La Compagnie Jean Duceppe est fière de pouvoir se vanter
d'être la seule compagnie de théâtre grand
public
à avoir assuré, depuis 1973, une présence constante sur tout le territoire québécois. Mais une
« présence constante » c'est quoi ? Et bien
c'est, en trente-cinq saisons, 79 productions qui ont sillonné le
Québec, rejoignant au-delà de 1 300 000 spectateurs
en près de 2000 représentations. Mais au-delà de
ces statistiques pour le moins impressionnantes, cette présence
constante c'est encore et surtout la possibilité de créer
des liens uniques grâce au théâtre !
Lorsque Jean Duceppe parlait des tournées, ses yeux pétillaient.
Il avait ça dans le sang comme on dit, lui qui, dès
le début des années 1940, faisait l'apprentissage
des tournées de théâtre avec Henri Deyglun,
Jean Grimaldi et la troupe de l'Arcade. De 1941 à 1947, il
joue dans 34 pièces de théâtre en parcourant
le Québec, été comme hiver, sur des routes
souvent difficiles. Beau temps mauvais temps, ces pionniers font
la joie des Québécois de toutes les régions
qui ont enfin accès au théâtre! Ces pérégrinations
théâtrales vont se poursuivre pendant les années
1950 et 1960. À partir de 1973, année de la fondation
de sa compagnie, c'est donc tout naturellement que Jean Duceppe
poursuit sur la lancée des décennies précédentes
en parcourant la province avec les spectacles qui ont d'abord été
présentés au Théâtre Port-Royal.
 Martin Drainville et Diane Lavallée dans Les Voisins © Pierre Desjardins |
Les tournées de la Compagnie Jean Duceppe débutent en
1973, l'année même où Jean Duceppe fonde sa compagnie
et s'installe au Théâtre Port-Royal de la Place des
Arts. Les pièces Charbonneau et le Chef et La mort
d'un commis voyageur, dans lesquelles il interprète les
rôles
principaux, remportent un immense succès auprès du public
montréalais. Il faut prolonger la vie de ces pièces, les
amener en tournée afin de les offrir aux Québécois
de toutes les régions. De 1973 à 1977, pas moins de
22 pièces partent en tournée,
dont bien sûr Charbonneau et le Chef qui a été
jouée à 128 reprises devant 141 303 spectateurs au Théâtre
Port-Royal, puis 76 fois pour 80 975 nouveaux spectateurs en province,
La mort d'un commis voyageur, L'Année du championnat,
Un tramway nommé Désir, Le Sea Horse et
Médium saignant ! Par la suite, la Compagnie Jean Duceppe
poursuit ses pérégrinations au rythme de deux à trois
pièces par année en moyenne.
 Michel Dumont, Marc Grégoire, Jean-Pierre Chartrand, Guy Provost dans Douze hommes en colère © François Renaud |
À compter de la saison 1981-1982, c'est par le biais des
Tournées Jean Duceppe que les productions de la Compagnie
seront diffusées en province. Après l'immense succès
remporté lors de son passage au Théâtre
Port-Royal, où 27 036 spectateurs viennent d'accueillir
triomphalement
Broue, les diffuseurs qui, au départ, avaient hésité
à programmer le spectacle – « Broue?
C’est quoi ça? » - ne se posent plus la question.
Au terme de deux tournées présentées pendant
les saisons 1980-1981 et 1981-1982, Broue aura rejoint 175 638
spectateurs en 188 représentations! Et la mission de
transporter le théâtre
aux quatre coins de la province se poursuit depuis avec, entre
autres,
Les Sunshine Boys, Les Gars, Haute Fidélité,
Vice et Versa, Douze hommes en colère,
Bonjour Broadway, La Maison suspendue, Les
Belles-Sœurs, Soudain l'été dernier,
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, C'était
avant la guerre à l'Anse-à-Gilles, La mort
d'un commis voyageur, Les Voisins (63 représentations
et près de 60 000 spectateurs en 2001-2002), Mambo
Italiano,
Fleurs d'acier, Les Noces de tôle, Appelez-moi
Stéphane, La Mémoire de l’eau,
Les bonbons qui sauvent la vie, Petit déjeuner
compris, Le dernier don Juan et Le vrai monde?.
Le plaisir d'aller à la rencontre des spectateurs, dans leur milieu
de vie, dans toutes les régions de la province, se conjugue également
à celui de retrouver régulièrement des techniciens
qui sont là, dans les salles de spectacle, depuis de nombreuses
années, à l'instar de Gérard Bryselbout à
Rouyn par exemple, qui pratique son métier depuis plus de vingt
ans.
Il faut dire toutefois qu'une tournée implique une logistique
impressionnante. Au départ, la pièce qui s'en va en
tournée a déjà été présentée
sur la scène du Théâtre Jean-Duceppe (ainsi
nommé à la suite du décès de Jean Duceppe).
Cette scène est la plus grande du Québec avec ses
65 pieds d'ouverture, ses 45 pieds de profondeur et ses 36 pieds
de hauteur. Pour la tournée, il faut pouvoir entrer dans
les dimensions des salles. Or, les scènes sur lesquelles
sont présentés les spectacles en tournée ont
en moyenne 30 pieds d'ouverture, 24 pieds de profondeur et 16 pieds
de hauteur, ce qui implique des remaniements importants sur les
plans de la mise en scène et des décors. Mais il peut
aussi arriver occasionnellement qu'une pièce jouée
à la Place des Arts parte en tournée sans que cela
ait été prévu au départ. C'est le cas
de Douze hommes en colère par exemple, en 1989.
Jamais la Compagnie n'aurait pensé pouvoir concilier les
horaires de tous les comédiens - une distribution de rêve
- tous fort occupés chacun de leur côté et pourtant...
ce sont les comédiens eux-mêmes qui ont fait état
de leur désir d'effectuer cette tournée de 45 représentations
à travers le Québec. Mambo Italiano est un
autre exemple d'une tournée non prévue, mais... le
désir des comédiens conjugué à leur
passion et au succès de la pièce... Allez, on y va!
On y va, d'accord, mais encore faut-il organiser l'horaire de la tournée
en tenant compte du fait que les salles en région proposent
beaucoup d'autres spectacles. Une fois que les horaires des comédiens
sont agencés, que la période de tournée est
précisée et que l'agence de tournée - en l'occurrence,
Les Tournées Paule Maher - a organisé un calendrier
définitif avec les différentes salles en région,
il faut aussi tenir compte du fait qu'une fois sur place, le décor
doit être monté en un maximum de six heures et être
démonté en deux heures trente minutes tout au plus,
tout ça dans la même journée!
Une tournée, c'est un grand voyage. Ça crée des
liens. Les comédiens et les techniciens qui y participent forment
rapidement une véritable « gang ». Sur la route, dans
les loges, au motel ou à l'hôtel, on joue au scrabble ou
aux cartes, on fait des mots croisés, on visite des musées,
on va au restaurant, on rencontre des gens sympathiques. On rit, on chante
et on s'amuse aussi… en « gang » ! Un soir, à
Carleton, après une représentation de La mort d'un commis
voyageur, en 1974, Jean Duceppe décide d'acheter des homards
et il reçoit tout le monde dans sa chambre de motel pour un repas
mémorable. C'est la fête ! En 2001, au cours d'une autre
tournée de la même pièce, France Castel et Frédéric
Maher, le directeur de tournée, composent et interprètent
une chanson intitulée Comme un commis voyageur qu'ils
enregistrent plus tard sur CD (non disponible chez les disquaires malheureusement)
et qu'ils remettent à tous les comédiens et à tous
les techniciens de la tournée le soir de la dernière représentation.
On rapporte donc des tas de souvenirs dont plusieurs sont immortalisés
en photos. D'ailleurs, l'agence Les Tournées Paule Maher a eu la
merveilleuse idée de documenter les tournées qu'elle organise,
dont celles de la Compagnie Jean Duceppe, sur son site Internet. On y
trouve de nombreuses et extraordinaires photographies. Pour vous payer
une tournée virtuelle, voici l'adresse : www.paulemaher.com.
Au cours des vingt dernières années, les conditions dans lesquelles
s'effectuent les tournées se sont grandement améliorées
: plusieurs salles de spectacle ont été rénovées
à travers le Québec, d'autres ont été construites,
de nombreux techniciens ont fait leur apprentissage et ont acquis, au
fil du temps, une précieuse expertise, des réseaux de diffuseurs
se sont tissés et des agences de tournée sont apparues afin
de prendre en charge la préparation logistique. Mais en amont de
ces progrès, il y a eu des gens de théâtre passionnés,
de véritables pionniers convaincus de la nécessité
de présenter des spectacles dans toutes les régions. Il
a d'abord fallu qu'ils planifient eux-mêmes tant bien que mal ces
tournées et qu'ils prennent la route une première fois.
À force d'essais et d'erreurs, ils sont parvenus à créer
une pratique concise et logique et ils ont fait en sorte que les lieux
de spectacle se dotent, petit à petit, d'équipements modernes.
Mais surtout, ils ont réussi à susciter un vaste intérêt
auprès du public, un engouement qui ne s'est jamais démenti
depuis.
Au cours des années à venir, Les Tournées Jean Duceppe
vont poursuivre sans relâche cette essentielle mission d'amener
le théâtre là où les gens se trouvent, dans
toutes les régions du Québec, afin de leur tendre un miroir
dans lequel ils peuvent se reconnaître.
|