Théâtre Jean Duceppe   36e Saison | 2008-2009

Comme Félix Leclerc, René Lévesque et Maurice Richard, Jean Duceppe était un véritable phare pour le peuple québécois. Visionnaire et guide tout à la fois, il possédait une « force d'incarnation des rêves, des espoirs et même des revendications de l'homme nord-américain moyen » comme le dira le comédien Paul Hébert à la suite du décès du fondateur de la Compagnie Jean Duceppe, survenu le 7 décembre 1990.

Jean Duceppe
Jean Duceppe

La passion, la fougue, la persévérance et une indomptable indépendance d'esprit ont caractérisé Jean Duceppe tout au long de sa vie. Il fallait assurément tout cela à ce bourreau de travail pour fonder une compagnie de théâtre à Montréal en 1973. Mais comme il le disait lui-même, « entre le Théâtre du Nouveau Monde, le Rideau Vert et le Théâtre populaire du Québec, il y a certainement un autre chemin »1. Un chemin à défricher, qui permettrait au plus grand nombre de gens possible de venir au théâtre, comme l'avait fait Jean Vilar, en France, avec le Théâtre national populaire et le Festival de théâtre d'Avignon: un théâtre essentiellement populaire au service de la majorité. « L'important est de rejoindre le plus grand nombre de personnes et d'aller le plus loin possible en province »2 rappelait alors Jean Duceppe car, comme il le précisait, à l'instar de Vilar, le théâtre doit être considéré comme un service public.


Né à Montréal, dans le quartier du « Faubourg à m'lasse », en 1923, Jean Duceppe est le cadet d'une famille de dix-huit enfants. Il n'a que 2 ans lorsque sa mère meurt et à peine 9 ans lorsque son père quitte ce monde à son tour. Il est alors recueilli par sa sœur aînée, « extraordinaire de dévouement envers moi » rappelait-il dans une entrevue accordée à Julie Stanton dans Le Bel Âge en décembre 1986.

Après des études à l'École supérieure Chomedey de Maisonneuve, située sur la rue Morgan, et à l'Externat classique Ste-Croix, il livre de la glace dans le quartier Hochelaga pour l'entreprise familiale Duceppe et Frères avant de devenir standardiste et magasinier pour la compagnie Duval. Il vient d'avoir 15 ans lorsque des amis qui suivent des cours de théâtre chez Sita Riddez lui demandent de leur donner la réplique. Pour Jean Duceppe, c'est alors une véritable révélation. À 17 ans il se lance dans la grande aventure de la vie. Avec au cœur une seule et unique passion : le théâtre, le théâtre, le théâtre! »3 Il débute bientôt avec la troupe de l'Arcade qui est la seule compagnie de théâtre professionnelle à Montréal à cette époque. Une carrière d'exception vient de commencer. Elle durera 50 ans.

De 1941 à 1947, le jeune comédien joue dans 34 pièces avec la Troupe de l'Arcade qui propose jusqu'à 14 représentations par semaine. Il fait également de nombreuses tournées avec la troupe d'Henri Deyglun. Il devient ensuite un habitué du Rideau Vert où on le verra régulièrement sur scène de 1949 à 1971.

L'année 1952 marque les débuts de la télévision. « Quand est arrivée la télévision, j'ai vraiment commencé à prendre trois repas par jour. Avant, c'était un, des fois deux repas par jour et, très souvent, un repas tous les deux jours. […] Quand t'as sept enfants […] ça suppose une vie irrégulière, au moins 18 heures par jour de travail »4.

De 1953 à 1959, il interprète le rôle de Stan Labrie dans le célèbre téléroman La Famille Plouffe. Une longue série suivra, dont Joie de vivre, Rue de l'anse, De 9 à 5, Terre humaine et Rue des pignons, dans lequel il est le père Lafeuille, personnage qu'il affectionne particulièrement. « Sous ses airs de vieux snoro un peu bougon, se cache un homme honnête, timide, fonceur et foncièrement bon. Ça me ressemble en maudit ».5

En 1955, Jean Duceppe débute comme animateur à la radio et à la télévision où il trouvera pendant plus de vingt ans une tribune « pour relayer, à temps et à contretemps, le cri de tout un peuple réclamant le droit de demeurer lui-même et de s'épanouir » comme l'écrivait le journaliste Pierre Gravel6 le lendemain de son décès en décembre 1990. Son âme impétueuse et sa nature polémiste lui ont d'ailleurs valu de nombreux congédiements (6 fois de CKAC, 4 fois de CKLM, 2 fois de Radio-Canada et 2 fois de CJMS) « pour opinions libres et non partagées » comme il s'amusait à le dire. Mais qu'importe, Jean Duceppe avait une profonde complicité avec le public qui s'est toujours reconnu d'instinct en lui.

De 1957 à 1959, il est président de l'Union des artistes à l'époque du plus important conflit qu'aient connu Radio-Canada et l'Union : la grève des réalisateurs. À ses côtés, sur la ligne de piquetage, il y a René Lévesque. Au cours des décennies qui vont suivre, ils vont se retrouver régulièrement, engagés tous deux résolument dans la marche du Québec vers son indépendance.

En 1962, il joue dans dix pièces de théâtre et un téléroman tout en animant trois émissions quotidiennes à CKAC. Mais le bâtisseur qu'il est ne se contente pas de ce rythme déjà infernal et il trouve encore le temps de fonder le Théâtre des Prairies, l'un des premiers théâtres d'été au Québec, dans la région de Joliette, où il produira des spectacles pendant vingt et un ans.

En 1965, il fonde le journal Le miroir du Québec, « une idée de fou dans laquelle j'aurais pu perdre le peu que j'avais épargné avec les années. C'était un journal d'opinion […] chacun était libre d'exprimer son point de vue. Nous avons tout de même tenu le coup pendant quinze semaines. Peut-être était-ce trop avant-gardiste pour l'époque ». Ce commentaire est révélateur de l'homme à la fois généreux, fonceur, entreprenant que fut Jean Duceppe et qui, surtout, ne reculait jamais devant le risque. Pendant ce temps, il poursuit son travail d'animateur avec Relevez les manchettes et Franc-parler à Télé-Métropole tout en tournant dans les films Trouble-fête, La Corde au cou et Yul 871. De 1966 à 1968, toujours aussi peu avare de son temps et de son énergie, il dirige le Théâtre populaire Molson.

L'année 1971 est particulièrement marquante pour Jean Duceppe. Radio-Canada diffuse, en janvier de cette année-là, Des souris et des hommes de John Steinbeck, l'une des plus fortes dramatiques jamais montées à la télévision d'État dans laquelle on le retrouve aux côtés de Jacques Godin et Hubert Loiselle. Puis il tourne dans ce que d'aucuns considèrent comme le chef-d'œuvre du cinéma québécois, Mon oncle Antoine de Claude Jutra, qui vaut à Jean Duceppe le prix du meilleur comédien au Festival du cinéma canadien pour son interprétation dans le rôle-titre. Enfin, il interprète l'un de ses rôles les plus mémorables, celui de Maurice Duplessis dans Charbonneau et le Chef de John Thomas McDonough au Théâtre du Trident, que Paul Hébert vient de fonder à Québec.

Jean Duceppe dans La mort d'un commis voyageur
Jean Duceppe dans La mort d'un commis voyageur   © François Brunelle

En 1972, Paul Hébert fait encore appel à Jean Duceppe pour interpréter cette fois le rôle de Willy Loman dans la pièce La mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller. Entre Jean Duceppe et ce personnage, la rencontre est à ce point historique que le critique Lawrence Sabbath du Montreal Star écrira plusieurs années plus tard : « […] je crois bien avoir vu la production de Duceppe à dix ou douze reprises et toujours, j'ai été sous le charme. J'ai également vu la prestation de Lee J. Cobb pour qui la pièce fut écrite. Eh bien […] je me pose de sérieuses questions et me demande si la pièce a vraiment été écrite pour Cobb ou pour Jean Duceppe »7. Le public ne s'y trompe pas et se reconnaît dans ce personnage déchiré et tourmenté, dépassé par sa condition. Entre Jean Duceppe et les spectateurs, la symbiose est totale. Il dira d'ailleurs que « Willy Loman a été le plus grand rôle de ma vie, le rôle marquant et décisif, celui que j'aurais été capable de jouer jusqu'à ma mort, sans me lasser. C'est le rôle qui m'a donné les plus grandes joies »8. Ce personnage, il l'aura interprété dans cinq productions différentes au cours de sa carrière : pour la télévision de Radio-Canada en 1962, au Trident en 1972, puis avec sa compagnie, à la Place des Arts, en 1973, 1975 et 1983.

Puis vient l'année 1973, au cours de laquelle, sur un « coup de tête et un coup de dés […], convaincu qu'il fallait présenter au public montréalais Charbonneau et le Chef et La mort d'un commis voyageur, »9, alors que plusieurs tentaient de l'en dissuader, Jean Duceppe rachète les droits de ces deux pièces, fonde sa propre compagnie de théâtre et s'installe à la Place des Arts. « En y mettant la passion, l'instinct et l'entêtement qu'on lui connaît, il joue le tout pour le tout »10, sans subvention, à même ses propres deniers… et gagne son pari puisqu'à la fin de la première saison, la Compagnie Jean Duceppe aura accueilli 152 262 spectateurs. Un pari d'autant plus risqué que, dès la saison suivante, la compagnie se trouve tout de même à court de cinquante mille dollars. « Il n'y avait pas une maudite banque qui voulait nous prêter […]. J'ai alors pris quarante-six mille dollars d'argent personnel et quarante mille d'amis. Par la suite, j'ai remboursé ces quarante mille, après avoir remonté la côte. C'est à ce moment que Québec a commencé à s'intéresser à nous […]. Et le premier octroi du fédéral est arrivé ».11


Alors que débute la saison 2008-2009, plus de 5 500 000 spectateurs ont franchi les portes du théâtre qui porte aujourd'hui son nom, à la Place des Arts, et celles des salles des régions du Québec où les Tournées Jean Duceppe sont allées présenter leurs spectacles. Des millions de spectateurs qui ont assisté à 178 productions, dont 54 productions québécoises et canadiennes incluant 32 créations et au-delà de 8 000 représentations, et qui ont applaudi près de 1 600 comédiens. L'idée a fait du chemin. L'œuvre de Jean Duceppe est aujourd'hui l'un des grands héritages de la culture québécoise. Il y a contribué plus que quiconque par ses prestations toujours mémorables sur scène, par ses grands rôles dans Charbonneau et le Chef et La mort d'un commis voyageur bien sûr mais aussi, entre autres, dans les pièces de Marcel Dubé dont il était l'un des interprètes fétiches et pour qui il a créé presque toutes les pièces dont Zone, Les Beaux Dimanches, Bilan, Un matin comme les autres, Florence, Un simple soldat.

Jean Duceppe et Jacques Godin dans Le Gardien
Jean Duceppe et Jacques Godin dans Le Gardien   © François Brunelle
Il a aussi marqué des pièces comme Le Gardien de Harold Pinter, La chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Les Sunshine Boys de Neil Simon et Douze hommes en colère de Reginald Rose ainsi que Bousille et les justes de Gratien Gélinas et Médium saignant de Françoise Loranger à la Comédie Canadienne, Don Juan à la NCT, Ondine, Beckett ou l'honneur de Dieu, Le Retour, N'écoutez pas mesdames, Je veux voir Mioussov, Encore cinq minutes au Théâtre du Rideau Vert. Il a été également de presque tous les téléthéâtres diffusés à Radio-Canada dont Virginie, Dernière Heure, En pièces détachées, L'Échéance du vendredi, Des souris et des hommes et Le Gardien. Au cinéma, on se rappellera, outre Mon oncle Antoine, ses prestations dans Le vieillard et l'enfant, Les Beaux Dimanches, Bingo, Ti-Coq et YUL. À la télévision, il a été Émery Lafeuille dans Rue des pignons, de 1966 à 1977, Charles Pigeon dans De 9 à 5, Léandre Jacquemin dans Terre humaine, Renaud Monnier dans Monsieur le ministre.

Au printemps 1989, dans Bonjour Broadway de Neil Simon, il monte sur scène pour la dernière fois. Le 7 décembre 1990, il perd son plus grand combat, celui qu'il a mené farouchement contre le diabète pendant une grande partie de sa vie. Jean Duceppe, l'homme au regard bleu d'une intensité sans pareille et dans lequel passaient les plus infimes nuances de ses émotions, s'éteint à l'âge de 67 ans. Il est désormais l'un de ces très rares immortels, de ceux qui marquent à jamais la mémoire d'un peuple. Au printemps 1991, le Théâtre Port-Royal de la Place des Arts devient le Théâtre Jean-Duceppe.

À l’automne 2002, Jean Duceppe revivait le temps d’une télésérie intitulée Jean Duceppe réalisée par Robert Ménard, sur les ondes de Télé-Québec, rediffusée au cours du printemps 2005, qui racontait en six épisodes la vie de ce géant au charisme hors du commun. Ce fut alors, de nouveau, la fête du grand public comme il l'avait toujours souhaité, lui qui désirait «le faire rire ou le faire pleurer, réussir à l'atteindre, à le toucher, comme dans la vie.»


1 « La Compagnie Jean Duceppe : un théâtre d'émotion et d'identification », dans Cahiers de théâtre Jeu, no 29, 1983, page 98.
2 Cité dans Raymond Pelletier, « Toute une vie de défis », Le Lundi, Volume 14 no 47, 22 décembre 1990.
3 Cité dans Julie Stanton, « Jean Duceppe en coulisses », Le Bel Âge, Volume 1, no 3, décembre/janvier 1987.
4 Dans Raymond Pelletier, op.cit.
5 Raymond Pelletier, « Toute une vie de défis » Le Lundi, Volume 14 no 47, 22 décembre 1990.
6 Gravel, Pierre, La mort d'un grand commis voyageur, La Presse, décembre 1990.
7 Cité dans Raymond Pelletier, « Toute une vie de défis » Le Lundi, Volume 14 no 47, 22 décembre 1990.
8 Cité dans Raymond Pelletier, « Toute une vie de défis » Le Lundi, Volume 14 no 47, 22 décembre 1990
9 Cahier souvenir « Duceppe : 20 ans », saison 1992-1993.
10 Ibid.
11 « La Compagnie Jean Duceppe : un théâtre d'émotion et d'identification », dans Cahiers de théâtre Jeu, no 29, 1983, page 99.

 
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